
L’expression semble banale, presque ludique. Pourtant, elle est née dans les couloirs de l’Église catholique, pour désigner une fonction officielle vieille de quatre siècles. Et depuis que Jean-Paul II l’a supprimée en 1983, l’avocat du diable a fait une reconversion assez spectaculaire dans les salles de réunion et les débats du quotidien.
D’où vient l’expression « avocat du diable » ?
L’advocatus diaboli dans la procédure de canonisation catholique
Tout commence dans les tribunaux ecclésiastiques. À partir du XVIe siècle, l’Église catholique a institutionnalisé un rôle spécifique dans sa procédure de canonisation : le processus qui mène à déclarer quelqu’un saint.
Ce rôle, c’est l’advocatus diaboli, littéralement « avocat du diable » en latin. Sa mission : chercher les failles dans la vie du candidat à la sainteté. Trouver les contradictions, les signes de faiblesse ou d’imposture. Pas pour détruire, mais pour tester la solidité du dossier.
Son rôle officiel pendant 400 ans : contester la sainteté des candidats
Pendant près de 400 ans, l’advocatus diaboli a officiellement contre-argumenté lors de chaque procès en canonisation. En face de lui siégeait le promoteur de la foi, qui défendait la cause du candidat. Ce duo contradictoire était considéré comme une garantie de sérieux. Plus de candidats étaient rejetés, et les saints officiels restaient relativement rares.
La suppression par Jean-Paul II dans la constitution apostolique de 1983
Tout change avec la constitution apostolique Divinus Perfectionis Magister, signée par Jean-Paul II le 25 janvier 1983. Cette réforme simplifie drastiquement la procédure de canonisation.
L’advocatus diaboli disparaît officiellement. Résultat très concret : sous le seul pontificat de Jean-Paul II, plus de 500 personnes ont été canonisées, contre moins d’une centaine sur toute la première moitié du XXe siècle.
Que signifie exactement « jouer l’avocat du diable » dans une discussion ?
Aujourd’hui, quand quelqu’un dit « je vais jouer l’avocat du diable », ça veut dire qu’il va défendre une position contraire à la sienne, volontairement, pour tester la robustesse d’une idée. C’est un exercice, pas une conviction.
Trois caractéristiques définissent le vrai avocat du diable :
- Il annonce son rôle avant de l’endosser : « je joue l’avocat du diable, mais… » sans cette transparence, ce n’est plus de la méthode, c’est de la mauvaise foi
- Il défend une position qu’il ne croit pas nécessairement, l’objectif étant de tester l’argument adverse, pas de le démolir à tout prix
- Il peut changer de camp une fois le débat terminé, sans perdre la face, puisque le rôle était annoncé dès le départ
Savez-vous d’ailleurs quel avocat choisir pour attaquer un notaire ?
L’avocat du diable est-il nécessairement de mauvaise foi ?
Non, à une condition précise : que le rôle soit explicitement annoncé. Un avocat du diable qui ne dit pas qu’il joue ce rôle devient simplement un contradicteur pénible. La transparence est la ligne qui sépare la technique intellectuelle honnête de la manipulation rhétorique pure.
Dans quels contextes professionnels cette technique est-elle utilisée ?

En management et en comité de direction pour éviter la pensée de groupe
La pensée de groupe (ou groupthink, théorisée par le psychologue Irving Janis en 1972) désigne le phénomène par lequel un groupe prend de mauvaises décisions parce que personne n’ose contredire.
Jeff Bezos avait instauré chez Amazon la pratique de l' »adversarial collaborator » : quelqu’un chargé de trouver les failles de chaque projet stratégique avant de le valider. C’est exactement l’avocat du diable appliqué au management.
Dans les débats académiques et la méthode socratique
La tradition universitaire de la disputatio, héritée des universités médiévales européennes, repose sur le même principe. Un étudiant défend une thèse, un autre la conteste, peu importe leurs convictions personnelles. Socrate lui-même utilisait l’art de l’objection systématique (la maïeutique) pour amener ses interlocuteurs à clarifier leur pensée.
En stratégie juridique pour préparer une plaidoirie adverse
Dans les grands cabinets d’affaires parisiens, il est courant de pratiquer des simulations contradictoires avant un procès. Un avocat joue le rôle de l’adversaire pour exposer les failles de la défense. Ces préparations structurées existent aussi dans les cabinets américains sous le nom de « moot courts ».
Exemples historiques de personnages ayant assumé ce rôle publiquement :
- Christopher Hitchens s’est officiellement positionné comme « devil’s advocate » contre la canonisation de Mère Teresa lors de l’enquête vaticane en 2003
- Alfred Hitchcock refusait systématiquement que ses équipes valident ses idées sans les contester formellement d’abord
- Le philosophe Karl Popper défendait que toute théorie scientifique doit pouvoir être falsifiée, ce qui est la version épistémologique de l’avocat du diable
Jouer l’avocat du diable est-il une technique intellectuellement honnête ?
Oui, mais avec une nuance importante. La technique n’est honnête que si deux conditions sont réunies : le rôle est explicitement déclaré au préalable, et la personne est prête à en sortir une fois l’objectif atteint. Utilisée pour manipuler ou bloquer sans but constructif, elle se retourne contre elle-même et contre celui qui l’emploie.
Comment distinguer un vrai avocat du diable d’un simple troll ?
La confusion est fréquente. Quatre critères permettent de faire la différence :
- L’annonce explicite : le vrai avocat du diable dit qu’il joue ce rôle, le troll ne le dit jamais
- La réversibilité : l’un peut changer de camp sans problème, l’autre tient sa position comme un point d’honneur
- L’objectif : construire le débat versus le bloquer ou fatiguer les participants
- L’attitude après le débat : neutre versus hostile
| Critère | Avocat du diable | Troll ou contradicteur systématique |
| Annonce son rôle ? | Oui, explicitement | Non, jamais |
| Croit sa position ? | Non, c’est un exercice | Indifférent |
| Objectif | Renforcer le débat | Bloquer ou fatiguer |
| Peut changer de camp ? | Oui, facilement | Non |
| Attitude après le débat | Neutre | Hostile |
Vous êtes-vous d’ailleurs déjà demandé quelle formule de politesse utiliser pour un avocat ?
Peut-on jouer l’avocat du diable en entreprise sans détériorer le climat de travail ?
Oui, à condition de le cadrer correctement. Les entreprises qui utilisent cette méthode efficacement la formalisent dans leurs processus : réunions dédiées, rôle tournant entre collègues, règles claires sur la durée. Quand c’est spontané et non encadré, la personne qui joue l’avocat du diable est rapidement perçue comme un frein permanent. Le cadre protège le rôle, et protège aussi la relation professionnelle.
L’expression a-t-elle un équivalent dans d’autres langues ou cultures ?
En anglais, devil’s advocate est utilisé dans exactement le même sens. En allemand, on conserve le terme latin Advocatus Diaboli. En espagnol, abogado del diablo. La plupart des langues européennes ont gardé la formulation latine originelle ou sa traduction directe, preuve que la référence au processus canonique de l’Église catholique est restée profondément ancrée dans le langage courant.
